Le mot que nous n’avons peut-être pas encore
Il y a une drôle de question qui me poursuit.
J'observe ce mépris hérité, profondément installée dans nos habitudes, que nous avons fini par ne même plus savoir comment la nommer.
Le mot pute, par exemple.
C’est peut-être l’une des premières insultes sexuelles que nous apprenons. À l’école, parfois dès l’enfance, on découvre qu’il existe un mot pour désigner quelqu’un dont on estime que les faveurs sexuelles seraient trop facilement accessibles.
Et ce mot ne désigne pas seulement une activité.
Il dévalorise une personne.
Une « pute » serait une femme qui donne trop facilement son sexe. Une « salope » serait une femme dont la sexualité la rendrait méprisable. Ces insultes cachent quelque chose de beaucoup plus vaste : l’idée que certaines manières de vivre son désir feraient perdre de la valeur à celui ou celle qui les assume.
Mais pourquoi ?
Pourquoi apprenons-nous si tôt à mépriser cela ?
Je ne parle évidemment pas ici des violences, de la contrainte, de l’exploitation ou de l’absence de consentement. Ces choses-là doivent pouvoir être nommées, combattues et condamnées.
Je parle d’autre chose.
Je parle du désir lorsqu’il est libre.
Du sexe lorsqu’il est consenti.
Du plaisir lorsqu’il est partagé.
De quelqu’un qui donne de son corps, de son temps, de sa tendresse, de sa passion ou de sa jouissance — et de l’idée que ce don pourrait, en lui-même, rendre cette personne moins respectable.
Est-ce vraiment un mal ?
Je ne le crois pas.
Et pourtant, quelque chose nous apprend très tôt à le penser.
Une fille qui aurait trop de partenaires est « facile ». Un garçon qui en a beaucoup peut être considéré comme séduisant, expérimenté, voire admirable.
Le même comportement peut donc devenir une honte pour l’une et une qualité pour l’autre.
Nous connaissons des mots pour certaines de ces choses : sexisme, slut-shaming, double standard sexuel, stigmatisation des personnes prostituées, putophobie…
Mais j’ai l’impression qu’il manque encore quelque chose.
La putophobie, par exemple, permet de nommer le mépris et la stigmatisation dont peuvent faire l’objet les personnes prostituées.
Je ne vois la putophilie que comme un masque servant à cacher cette phobie profondément ressentie ou comme une profonde fetichisation du dégoût que la pute inspire.
Mais mon intuition va plus loin.
Parce que ce phénomène commence avant même la prostitution.
Il commence avec l'idée qu'une personne qui donne trop librement accès à sa sexualité aurait perdu quelque chose de sa valeur.
Alors je me demande :
Comment appeler le mépris de la sexualité lorsqu'elle est librement donnée ?
Comment nommer cette étrange transformation qui fait du désir une faute, du plaisir une dégradation et de la disponibilité sexuelle une raison de mépriser quelqu'un ?
Peut-être que le mot existe déjà et que je ne le connais pas.
Peut-être qu'il faut en construire un.
Peut-on parler de hiérarchisation sexuelle?
Pour désigner cette idée selon laquelle une personne pourrait être socialement dévalorisée simplement à cause de la manière dont elle vit, partage ou revendique sa sexualité — indépendamment de toute violence ou de toute contrainte.
Je ne prétends pas avoir trouvé le bon mot.
Je cherche.
Et peut-être que cette recherche est finalement plus importante que le mot lui-même.
Parce que nommer une chose, ce n'est pas forcément la condamner. C'est simplement se permettre de l'observer.
Et si nous commencions par regarder cette idée autrement ?
Pourquoi le corps sexuel est-il si facilement transformé en corps honteux ?
Pourquoi le don sexuel serait-il parfois considéré comme une perte de dignité ?
Pourquoi certains plaisirs sont-ils socialement célébrés tandis que d'autres sont utilisés pour humilier ?
Et surtout :
Qu'est-ce que nous apprenons exactement à nos enfants lorsque nous leur apprenons que « pute » est une insulte ?
Je n'ai pas ces réponses, je ne suis pas même certain d'avoir posé la bonne question.
Mais je crois qu'il y a là quelque chose que nous devrions regarder ensemble.
Peut-être parce que les sociétés changent aussi de cette manière : lorsqu'une personne s'arrête devant quelque chose que tout le monde considère comme normal et demande simplement :
« Pourquoi ? »
Alors je vous pose la question.
Quel est le mot qui nous manque pour parler de ce mépris ?
Et si nous cessions, ne serait-ce qu'un instant, de considérer la sexualité comme une mesure de la valeur d'un être humain ?
Peut-être qu'à partir de cette question, nous pourrions commencer à parler autrement.